L’Inde des livres 2016 (2/2)

Posté par le 3 Fév 2017 dans Inde, Littérature | 0 commentaire

Jerry Pinto

Comme promis il y a quelques semaines, voici un compte-rendu sommaire d’une deuxième conférence de l’Inde des Livres à laquelle j’ai assisté et intitulée : « Quand le roman policier prend l’Inde pour théâtre de ses intrigues, crimes, enquêtes, suspense et mystères plongent le lecteur au cœur des méandres de la société indienne ». Animée par Daniel Chocron, historien du cinéma et conférencier, cette rencontre accueillait l’invité d’honneur Jerry Pinto, écrivain, Jean-Baptiste Rabouan, photographe, journaliste-reporter, et Julien Vedrenne, rédacteur en chef du site K-Libre spécialiste de la littérature policière. J’ai beaucoup aimé le ton brut de décoffrage de l’invité principal, Jerry Pinto, qui a soulevé plusieurs notions intéressantes au fil des échanges.

En préambule, on peut citer les grands noms du polar indien que sont Anita Nair, Kishwar Desay, Sunny Singh (intrigue avec de l’action, prises d’otages, conflit Inde/Pakistan).

L'inconnue de Bangalore Anita Nair

Jean-Baptiste Rabouan, grand familier de l’Inde, nous indique qu’à un moment, il s’est rendu compte que ses images ne suffisaient plus à exprimer la complexité des situations dont il avait été témoin. C’est ce qui l’a poussé vers l’écriture. Pour lui, « le décor fait partie des personnages, et les personnages font partie du décor », c’est un tout.

Pour Jerry Pinto, le premier polar de tous les temps est l’histoire d’Œdipe Roi, avec un crime, Œdipe qui est le détective de cette énigme, et découvre qu’il est lui-même l’auteur de ce crime.

Dans la littérature classique indienne, il nous évoque l’histoire du roi Vikram, qu’un démon qui hante les crématoriums l’empêche d’enterrer son fils. Le démon lui soumet des énigmes qu’il devra résoudre pour pouvoir enterrer son fils, souvent des questions morales.

Contes Roi Vikram

Le polar tourne beaucoup autour des questions de moralité. Il nous cite quelques faits divers indiens à faire froid dans le dos : un assassin de vingt-neuf femmes, un autre qui donnait les corps de ses victimes à manger aux crocodiles sauf qu’un jour, un crocodile a vomi une main humaine. Il existe un contraste entre la terrible réalité et la fiction littéraire. Autre fait divers de personnes de caste supérieure ayant assassiné et maltraité toute une famille de dalit. « Quand on est pauvre en Inde, on peut mourir dans l’indifférence la plus totale ». Ces assassins de caste supérieure affirmaient n’éprouver aucun remords, ont seulement regretté d’avoir été arrêtés. Ils ne sont pas considérés comme des psychopathes.

Dans une société, si certaines vies sont moins précieuses que d’autre, le polar ne peut pas marcher. Un des postulats de base est de considérer que toutes les vies sont égales.

Julien Vedrenne évoque également la corruption, qui est un fléau très présent en Inde.

Par rapport au paysage éditorial français, Julien Vedrenne nous indique qu’en France, nous sommes un pays réactif : on s’engouffre dans les phénomènes (comme le polar nordique), mais on ne les initie pas, il n’y pas vraiment de prospection.

En France, peu de maisons s’intéressent aux auteurs indiens. Cela changera peut-être quand un auteur indien fera un best-seller et deviendra un phénomène.

Jerry Pinto nous indique qu’en Inde il y peu de lecteurs. Les tirages sont de 5 à 10 000 exemplaires, rarement plus. Selon lui, l’âge des mots est terminé. Les jeunes ne lisent pas, ils n’ont pas la patience de savourer ce plaisir des livres qui se déploie lentement. Aussi, avec les réseaux sociaux, les jeunes sont devenus les héros de leurs propres narrations. S’étant autopropulsés héros de leurs histoires, pourquoi s’intéresseraient-ils aux histoires des autres ?

Les médias sont une extension des sens et à ce jour, nous avons privilégié la vue et le langage, mais nos autres sens ont été délaissés (le toucher, l’odorat, la sensation du corps dans l’espace).

L’animateur évoque pour terminer la question des adaptations de livres au cinéma. Plusieurs écoles : ceux qui restent très fidèles aux textes, ou ceux qui tiennent à présenter leur propre version de l’œuvre, et aussi les productions où l’auteur travaille ne personne sur le film, comme Moravia pour Le Mépris. Jerry Pinto indique que pour lui Bollywood n’est pas un cinéma intéressant, ne voudrait pas que ses œuvres soient adaptées là. En contrepartie Hollywood a peut-être acheté les droits d’adaptation de ses œuvres (dans un système de préemption), mais aucune adaptation n’est concrètement en cours. Pour lui, les meilleurs livres font souvent les pires films.

Julien Vedrenne fait remarquer que les pires livres font aussi parfois d’excellents films. Exemple de Dexter, qui est un livre assez mal écrit, mais qui a donné une série excellente, du moins dans sa première saison. C’est sur cette dernière note que la séance s’est terminée.

Et ce ne sont là que deux des nombreuses conférences du programme, très riche et varié qui m’a séduite en tant qu’apprenante de hindi et grande amatrice de culture indienne. Vivement la septième édition l’année prochaine !

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