La délicatesse des bulles

Posté par le 26 Jan 2017 dans Édition, Littérature, Traduction | 2 commentaires

Chiisakobé Tome 1

Comme beaucoup de personnes travaillant dans l’édition, j’ai noté ces derniers temps qu’il ne m’était pas toujours aisé de me plonger dans un long roman le soir, préférant à cela des textes au format court, des revues, des bandes dessinées et des mangas.

Grâce à ma bibliothèque municipale notamment, j’ai pu découvrir des mangas correspondant à ce que j’aime : des ouvrages qui apparemment ne parlent de rien de très palpitant, mais qui font réfléchir, posent des questions, laissent le lecteur méditer sur un thème ou un autre. Des ouvrages qui sont plus sur l’émotion et la réflexion que l’action à tout prix.

Récemment, j’ai lu une série de toute beauté dans ce style : Chiisakobé – le Serment de Shigeji de Minetarô Mochizuki, d’après le roman de Shûgorô Yamamoto, traduit du japonais par Miyako Slocombe. C’est grâce à cette consœur que j’ai eu le plaisir de côtoyer à l’ETL que j’ai pu découvrir cette série. Merci, Miyako !

Ce que j’ai aimé dans Chiisakobé, c’est que l’histoire, une fois résumée, ne dit quasiment rien de l’expérience de lecture qui nous attend : un jeune homme se voit hériter de l’affaire familiale, l’entreprise de construction Daitomé, plus tôt que prévu en raison d’un incendie où périssent ses parents. Il va devoir endosser de lourdes responsabilités pour remettre l’entreprise d’aplomb et réparer les dégâts causés par cet incendie. Il embauchera une jeune femme qu’il a côtoyée à l’école primaire pour l’aider à tenir sa maison. Celle-ci avait commencé à s’occuper de cinq jeunes orphelins et il accepte de les accueillir sous son toit avec elle. Au fil des quatre tomes, nous allons suivre leurs interactions ponctuées de diverses péripéties.

Les enfants

Une situation parfaitement cadrée qui n’annonce rien de très renversant. Et pourtant, il y a quelque chose qui fait que le lecteur se trouve instantanément happé par ce manga. Déjà la clarté du trait. Esthétiquement, les dessins sont d’une beauté épurée, un régal pour les yeux. Et puis, il y a aussi une grande sensibilité dans ces tracés, un souci du détail, un goût de l’infime qui confère une tonalité poétique à plusieurs scènes.

Ensuite, des personnages attachants au plus haut point. À commencer par Shigeji, le jeune homme qui agit de façon incompréhensible pour son entourage, et souvent aussi pour le lecteur. Ce qui intrigue. Nous lisons rien que pour comprendre pourquoi il agit comme il le fait, savoir comment ça va tourner pour lui. Au fil des tomes nous en apprendrons un peu plus sur son passé et il finira par se dévoiler un peu, mais tout cela se mérite 😉 Ritsu, la jeune femme au pair, est touchante au possible, toute en modestie, avec ce complexe d’infériorité face à Yûko, la fille du banquier qui est si belle et tellement plus éduquée qu’elle. Et puis, il y a les enfants, qui ne sont pas toujours hyper présents mais soulèvent des questions qui sauront parler à tous les parents qui lisent ce manga. Parmi eux, ma préférée était la petite « tête d’aubergine » qui se prend pour un véritable top-model et m’a bien fait rire à plus d’une reprise.

Tête d'aubergine

Quand je suis entrée dans cette série, je me suis donc retrouvée au beau milieu de cette galerie de personnages auxquels je me suis attachée et que j’ai suivis comme dans un feuilleton. Il y a aussi quelques personnages secondaires qui peuvent soutirer quelques sourires. Comme le père de Yûko, ouvertement obsédé par sa fille.

père yûko

Enfin, il y a cette retranscription d’un quotidien peut-être banal qui fait toute la douceur d’un foyer : les enfants, le ménage, la cuisine. En suivant Ritsu, tout tourne autour de cela. Et franchement, les quelques planches qui donnent à voir les petits plats qu’elle prépare à toute la « famille » mettent vraiment l’eau à la bouche.


bento 2

Enfin, il faut aussi évoquer tout ce qu’il y a entre les cases. Je n’ai pas compté le nombre de fois où les personnages sont étrangement cadrés : des corps tronqués, de dos… Dans ce manga, les corps parlent souvent plus que les lèvres. Ces tomes renferment énormément de non-dits. Hésitations, tâtonnements, incertitudes, toute cette gamme de sentiments est ingénieusement retranscrite dans les pages de cet ouvrage.

Corps en mouvement

Tous ces ingrédients font que c’est une lecture dans laquelle je me suis sentie terriblement bien. Au point que j’ai dû refermer le dernier tome avec regret, ressentant une pointe de frustration. Un petit tome de plus ne m’aurait pas déplu 😉

Dat beard

2 Commentaires

  1. J’ai aussi beaucoup aimé la sensibilité de cette œuvre, emplie de subtils détails. L’idéal féminin japonais que représente un peu Ritsu m’a quand même fait grincer des dents mais bon, c’est (hélas) plutôt réaliste. J’ai hâte de lire Tôkyô Kaidô, la nouvelle série de Mochizuki !

    • Merci pour ton commentaire, Alice. Oui, je te rejoins, Ritsu est mignonne, mais se trouve bien souvent reléguée au rang de « bobonne ». Elle aurait gagné à avoir un univers personnel un peu plus développé. Ah oui, je n’avais pas encore eu connaissance de Tôkyô Kaidô, j’ai moi aussi très hâte de découvrir ça 😉

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